Je suis toujours Charlie

Un mois a passé. Seulement un mois demain. Je rentre d’Angoulême : la jolie ville aux bancs grillagés et dessins sur les murs. Le Festival de la Bande Dessinée s’est terminé il y a quelques jours. Et mes pensées plus que toujours sont dirigées vers ceux de Charlie Hebdo. Oui il y a aussi des morts, victimes d’extrémisme ailleurs. Et non je ne sélectionne pas la douleur. Mais à part donner de son temps, de son encre, de sa bande passante et IP pour des combats qui se font aussi en ligne, on se sent parfois impuissant.

Il n’y a pas de compétition dans le malheur. Un combat n’élimine pas un autre. Une souffrance ne remplace pas une autre. Une tragédie n’oublie pas une autre.

Mais le drame de Charlie Hebdo m’a touchée parce que face à des hommes morts pour avoir été des clowns irrévérencieux en toute légalité et légitimité dans un pays démocratique et laïque, les réactions ne furent pas unanimes. Et les « mais » continuent à m’agacer. Plus que ça : les « mais » blessent parce que face à l’ignorance et l’extrémisme, les « mais » ne sont pas possibles. Aucun « mais » n’est possible. Il n’y a pas de justification à un crime de cette nature. Ce sont les « mais » de ceux qui se pensent alliés objectifs qui renforcent les alibis des fondamentalistes et des obscurantistes de tout poil.

Je n’oublie pas ceux qui ont participé à la marche mais n’arrivaient pas à être Charlie ne serait-ce qu’un jour. Ceux qui avaient besoin de se différencier en citant d’autres causes, en cherchant des complots, en mélangeant les drames, en donnant des leçons sur l’émotion et toutes autres justifications qui ne pèsent pas lourds. Ceux qui se pensent au dessus des autres parce qu’ils militent pour « les faibles et les opprimés » et sont contre la masse, et les moutons.

C’est ce même « mais » qui justifie le viol et font des victimes, les coupables. Le « mais » du « ils l’ont bien cherché ». En disant « mais », tous ceux là blessent gravement une deuxième fois. Ils détruisent une deuxième fois. Ils tuent une deuxième fois.

Je suis toujours Charlie, parce que lutter contre l’intégrisme religieux est un combat de tous les jours, incompris, dénigré, associé au racisme et discuté par des intégristes de la pensée unique, les pro-quelque chose et les anti-autre chose. Parce qu’il semble impossible parfois de lutter contre tous les intégrismes. Parce qu’il semble impossible de vouloir le droit au blasphème dans une société laïque. Parce qu’il semble impossible d’expliquer que les fous n’ont pas besoin de Charlie Hebdo pour massacrer…

Parce qu’il est presque obligé de prendre parti, d’être pour et/ou contre, de voir un complot dans chaque action. Parce qu’il est presque critiqué de voir le monde en nuances et non pas en noir et blanc. Parce que si les clowns sont relativement libres ici, il reste tout de même des chapes morales, quelque manquement à la liberté d’expression, des polissages de la pensée, des censures et par conséquent des auto-censures. Parce qu’ici et là des villes déprogramment des films comme Timbuktu, retirent des oeuvres d’art dans les expositions, etc. Implicitement, c’est comme s’il disaient : « Ne courons aucun risque, donc taisons-nous une bonne (!) fois pour toutes ».

On a beau la déguiser en respect, la peur a montré son visage et elle prend le dessus. C’est ainsi que les fondamentalistes vont gagner. Alors je veux continuer à être Charlie, pour qu’un dessin ait le droit et le devoir d’être jusqu’au-boutiste. Pour qu’un dessinateur puisse dessiner ce qu’il veut ; que ce soit une fleur au bout du fusil ou dans le derrière d’une nonne, que ce soit une paire de seins, une verge ou le visage imaginé d’un dieu.

Mes pensées sont tournées vers Charlie Hebdo, parce que ce n’est que le début de beaucoup de souffrances, de culpabilité du survivant, de chagrins, de colère, et d’amertume. Un mois a passé, tout ce qui tenait le corps et l’esprit occupés s’est calmé. La première vague de choc est passée. C’est maintenant que la réalité de l’absence commence. Ce n’est que le début. D’autres vagues vont venir. Celle des règlements de compte et des ressentiments. Celle aussi des regrets et des envies nouvelles. Tout sera naturel.

En attendant des jours meilleurs, je vais continuer à penser à eux et prier à ma façon pour qu’un jour ils trouvent enfin un semblant de paix.  Je vais continuer à être Charlie. Le Charlie qui veut croire à la liberté de penser, de rire de tout et de lutter avec un trait de crayon insolent et une plume égalitaire.

6 Comments

des choses à dire

Les fondamentalistes ont depuis longtemps gagné et c’est dans les esprits. L’autre jour sur Facebook, j’émettais un avis défavorable sur un vieux film de Tom Hanks, « Seul au monde ». Les cinquante commentaires précédents étaient littéralement extatiques sur l’excellence du film et de son acteur.
J’ai été immédiatement agressé par des gens tenaces, prêts à me faire la peau dans les sous-commentaires. J’ai été obligé de supprimer mon commentaire et par voie de conséquence les sous-commentaires haineux.
J’ai commencé à comprendre les événements de Charlie quand, en plus, la religion s’en mêle. Les gens sont prêts à tuer quand on les fait sortir de leurs bulles de petits moutons bêlants.

Oui. Facebook est le lieu parfait pour voir les « keyboard heros » sans aucune auto-censure, se libérer de toute une violence verbale qu’ils ne peuvent pas exprimer ailleurs. Il y a des choses formidables, drôles et censées et puis il y a tout le reste, des propos orduriers, les liens postés qui mènent à des sites sans aucune valeur journalistique ou intellectuelle, anonymes et complotistes et surtout extrêmement bête. C’est déprimant l’humanité parfois.

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