Burroughs et les hippopotames

écrit par murielle

« Le seul romancier américain vivant aujourd’hui, qui peut éventuellement être possédé par le génie » (selon Norman Mailer), aurait cent ans aujourd’hui. Pourtant, en dépit de son âge vénérable et son état décomposé, William Burroughs reste un personnage controversé, en dehors des courants, et encore capable de surprises – comme cette exposition de ses photos, en ce moment à la Photographers’ Gallery de Londres.

Ses photos utilisent la même technique du cut-up. Il prend les photos, les réarrange, les coupe, les déplace, les coupe, les colle, les photographie à nouveau, les re-déplace, les re-arrange, ad infinitum pour leur donner un nouveau sens, plus complexe, toujours changeant. Et c’est cela qui m’a plu.

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William Burroughs ne fait pas partie de mes auteurs préférés. Ce qui touche de près ou de loin à la beat génération n’est pas mon mouvement littéraire favori. Il est pour moi synonyme de romans pour les adolescents et/ou pour les hommes qui se rêvent autre, différent. Des histoires écrites par des hommes pour des hommes. Il y a de l’immaturité dans ces romans. Sexiste moi ? Il y a de la créativité mais elle ne me touche pas vraiment.

Mais après cette expo, j’ai eu envie de lire un roman que je n’avais pas encore lu pour ne pas le considérer uniquement comme l’homme légèrement antipathique, l’homosexuel troublé et drogué, qui a pu échapper à la justice grâce à l’argent de ses parents après avoir tué sa seconde femme, Joan Willmer, d’une balle dans la tête. Parce que malgré sa misogynie, sa misanthropie et son goût immodéré pour toutes les drogues, ses livres sont sans doute parmi les plus marquants dans la littérature américaine du 20e siècle.

Aucune envie de me replonger dans Le festin nu; visiter à nouveau l’Interzone ne m’attire pas.  Je me demande si ses meilleurs romans ne sont pas ses premiers. Ceux qui, telles des confessions romancées, sont les plus choquants mais aussi les plus honnêtes : Junky et Queer. Parce qu’on ne peut pas comprendre la littérature de Burroughs sans connaître sa vie, ses tourments et ses douleurs. A moins que son meilleur travail soit dans la trilogie Red Night, encore plus étrange et plus bizarre que ce qu’il a pu écrire auparavant.

Finalement, je me suis décidé pour Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines (And the Hippos Were Boiled in Their Tanks). C’est un « murder mystery » écrit avec Jack Kerouac qui raconte une histoire vraie. En 1944, « écrivains alors inconnus, ils furent tous deux arrêtés à la suite d’un meurtre : un de leurs amis en avait poignardé un autre puis était venu leur demander conseil, et aucun d’eux n’avait prévenu la police. »

burroughs-kerouac

Les deux auteurs se relaient pour raconter leur histoire. L’écriture de Kerouac tend à ressembler à un ersatz d’Henry Miller sans le sexe ou d’Hemingway sans la guerre; ses chapitres ne possèdent aucune spontanéité ou personnalité. L’écriture de Burroughs, est une pâle imitation de Cain ou Spillane avec des éclairs de nihilisme, mais aucune des discontinuités expérimentales et des coupes qui ont fait son style. En fait, les deux écrivains font une histoire laborieuse, très linéaire, au coup par coup qui se lit comme des indications scéniques élaborées: ils décrivent chaque petite chose que leurs personnages font, se servir à boire, monter des escaliers, passer la commande auprès de la serveuse, etc.  Un roman plus proche d’un scénario que d’une œuvre littéraire.

Ces personnages fainéants et unidimensionnels sont inintéressants en tant qu’individus, mais ensemble, ils donnent au lecteur une idée de l’univers artistique New-Yorkais un peu « minable » dans lequel Kerouac et Burroughs ont navigué pendant les années de guerre. Et celle-ci, vraiment, est la seule raison de lire ce livre: plonger dans un monde proche d’une vision à la Edward Hopper.

Edward Hopper - Nighthawks
Edward Hopper – Nighthawks

Quelque chose comme un aperçu semi-autobiographique des deux auteurs avant qu’ils trouvent leurs voix et donnent leurs noms à la « marque bohème ».

Ne vous sentez pas obligés de le lire. Vous pouvez par-contre voir sans hésitation le film Kill your darlings. 

Comments: 3

  1. Laurent says:

    Tu sais que moi j’aime ce qu’il a écrit mais je ne savais pas à qu’il y avait eu un film sur cette histoire.

  2. Nathalie says:

    J’avais lu « Junk ». Mais ce n’est pas pour moi. Il y a tout un mouvement de la littérature américaine qui m’échappe. Il y a des écrivains qui semblent se regarder écrire, ils sont plus intéréssés par eux-mêmes, leur délire, l’usage de la drogue et de l’alcool pour écrire des histoires qui me plaisent. C’est comme le gonzo, je n’aime pas ce genre.

  3. J’ai l’intention de lire ce livre. Burrough était une force de la nature pour avoir résisté à toutes ces drogues.

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