Le corps a une ombre

Gail Horalek, la mère d’un enfant en 7e année dans le Michigan aux Etats-Unis, a fait parler d’elle il y a quelques semaines en se plaignant que la version intégrale du journal d’Anne Frank est pornographique et ne doit pas être enseignée à l’école de sa fille. Ce qui pose problème à Horlek est un passage détaillant l’exploration par Anne de ses propres organes génitaux, matériel initialement omis par le père d’Anne, Otto Frank, quand il a préparé le manuscrit pour publication à la fin des années 40.

Pour information les enfants en 7e année sont âgés de 12 à 13 ans, ce qui est un an de moins qu’Anne quand elle a écrit sur son vagin les lignes suivantes: Il y a des petits plis de la peau partout, vous pouvez difficilement trouver le petit trou en dessous, il est si petit que je ne peux tout simplement pas. imaginer comment un homme peut y entrer, et encore moins comment tout un bébé peut en sortir!

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Des dizaines de sites, de bloggeurs et autres internautes ont trouvé la plainte de Horalek risible en s’en donnant à coeur joie de railler sa plainte à coup de bons mots et autres plaisanteries plus ou moins fines. Ouais…  Facile de rejeter l’affaire Horalek comme juste une autre bêtise énoncée par une fanatique, une bigote ou une coincée. Et pourtant je pense qu’il y a quelque chose de légèrement plus sérieux dans cette plainte et qu’il est injuste de ridiculiser les propos de cette américaine. « Cela ne signifie pas que mon enfant est surprotégée, pas plus que je ne vis dans une bulle ni que je suis en train de faire interdire le livre«  s’est défendue la mère. Je la crois. Le journal d’Anne Frank est lu en cours d’Histoire, et une leçon sur l’Holocauste a peu à gagner des ricanements et gloussements de gamins à la lecture d’un passage sur la sexualité. La version expurgée du journal est suffisamment forte pour continuer à être utilisée dans le programme.

Bien entendu, Horalek a tort d’appeler pornographiques les passages non « censurés ». La pornographie est un matériau destiné à susciter l’excitation sexuelle, et je doute fort que c’était l’intention d’Anne quand elle décrit à sa confidente imaginaire Kitty la découverte de son corps. Mais la raison qu’Horalek donne pour se plaindre en premier lieu, est que ces passages mettent sa fille mal à l’aise. Ce qui est entièrement plausible. Je peux imaginer que si, à 13 ans, on m’avait demandé de lire à voix haute ou discuter ces passages en classe, je me serais sentie profondément mal à l’aise (mes propres explorations nocturnes non obstant). La pudeur bien que souvent sociale, ne doit pas être systématiquement assimilée à un synonyme de honte ou de refoulement sexuel.

Anne est en pleine puberté, et elle décrit honnêtement et en détail les changements de son vagin. Elle décrit quelque chose que la plupart des jeunes filles expérimentent. Qu’une ou plusieurs gamines ne veuillent pas le lire en classe d’Histoire, c’est facilement compréhensible. Les jeunes filles ont assez appris à avoir honte des changements que subissent leurs corps à la puberté – d’être discrètes sur ceux-ci – et même de prétendre qu’ils n’existent pas. Tout ce qui a trait à la nature, comme les périodes, doit être transformé, maquillé, caché – avec des publicitaires faisant en sorte que les règles soient bleues et que les tampons ressemblent à des bonbons pour contourner l’horreur sociale de l’intimité féminine.

Petit aparté pour souligner le travail de l’artiste portugaise Joana Vasconcelos.

 

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La même réflexion peut être faite pour les poils. La « norme » est l’épilation totale. Anne Frank écrit: Lorsque vous êtes debout, tout ce que vous voyez de l’avant c’est des poils entre les jambes […] vous ne pouvez pas voir ce qu’il y a dedans. Et de me demander quel est le niveau de lecture pour des filles pubères qui ont déjà intériorisé le message actuel qu’elles doivent passer le reste de leur vie en maintenant l’illusion que leurs poils n’existent pas. Que les seuls corps acceptés voire désirables sont des corps propres, lisses, imberbes et irréels.

Alors si au lieu de se moquer plus ou moins gentiment de Mme Horalek et d’ironiser sur sa non libération sexuelle, on essayait de comprendre un petit peu mieux.

Il y a bien autre chose derrière la sexualité. Le corps a une ombre, l’âme a la sienne, on la connaît très mal. Julien Green