La tête à toto

écrit par murielle

« Bon, alors, maintenant, la chose à propos des déductions fiscales pour la tranche de revenus dont vous parlez, c’est que … Désolé, vous le savez peut-être déjà ?  » me demande le comptable en souriant.

« Pardon? »

« A propos de ce que je disais. A propos des tranches d’imposition et des pénalités… Vous le savez déjà? »

Il agita quelques papiers comme pour appuyer ce qu’il disait. Je pense que c’était les mêmes papiers qu’il avait brandis quelques phrases auparavant, mais c’était difficile à dire. Il y avait plein de chiffre dessus. Des chiffres minuscules. Beaucoup de chiffres. Dans des tableaux. Beaucoup de tableaux.

« Euh… oui … non je ne sais pas. Vous pouvez répéter s’il-vous-plaît. Je ne suis pas sûre d’avoir bien entendu. »

« Ok. Je ne voulais pas paraitre condescendant et vous expliquer quelque chose si vous le savez déjà » me dit-il en parlant plus lentement.

J’ai dû le mettre à l’aise. C’était mon devoir en tant que cliente qui allait probablement lui payer beaucoup d’argent.

« S’il vous plaît, ne vous inquiétez pas à ce sujet. En aucun cas, vous devez penser que je sais quelque chose. Pensez à moi, quand il s’agit de tout cela, comme d’une toute petite enfant, les yeux écarquillés, à vos pieds, priant pour votre savoir dans les affaires financières. »

Non je n’ai pas vraiment dit cela. J’ai ma fierté tout de même. Mais peut-êre que j’aurais dû. Au lieu de ça j’ai fait ‘hum hum », un bruit qui voulait véhiculer un semblant d’intelligence et de complicité amicale.  Puis j’ai souri comme une niaise. Je suis très forte pour prendre l’air niais. Presque une seconde nature. Quelques minutes plus tard, je suis sortie de son bureau en me promettant de ne jamais revenir.

Je savais qu’en devenant indépendante, je devrais sans aucun doute, et avec un certain sentiment d’urgence, me trouver un comptable. J’ai demandé autour de moi.

« Ce gars-là … » un ami a suggéré, « … Il est vraiment bon. Si bon que chaque fois que je vais le voir, je m’attends à ce qu’il jette des classeurs par la fenêtre, que sa secrétaire s’occupe du broyeur de papier  pendant que la police essaie de forcer la porte d’entrée – mais non, tout  ce qu’il fait est complètement légal! Il est super.

Oui. Peut-être, mais il n’est pas fait pour moi.

Vous comprenez, je n’ai jamais été bonne avec l’argent.
J’irais même jusqu’à dire que j’ai été mauvaise.
Très mauvaise, à certains moments.

En théorie, je sais des choses et je peux voir ce qu’elles pourraient éventuellement signifier dans la pratique, mais dès que l’on me présente quelque chose de dur et froid sur un morceau de papier, avec des chiffres et des mots et des dates et je ne sais quoi encore,  je panique.
Ce pourrait tout aussi bien être en russe…

En fait, je suis absolument sûre que, souvent, c’est en russe, et que c’est fait exprès pour me tromper. Et puis les comptables sont comme les banquiers, ce sont souvent des hommes. Avec des lunettes. Et une cravate. Et un air un peu sévère. Ils existent uniquement pour illustrer la théorie psychologique du XXe siècle : le père comme représentant de la Loi, celui qui incarne l’autorité et le contrôle. Et faire peur à la petite fille qui est en moi.

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C’est pour quoi cette fois-ci je vais être une bonne fille. J’ai dit non à ce comptable parce que je ne veux pas de la figure d’un père – j’ai déjà mon psy pour ça – et j’ai préféré une option plus économique et coopérative. J’ai appelé une amie ancienne comptable.

« M, si je fais un site internet, tu fais mes comptes? »

Bien que j’ai quelque part à l’esprit qu' »avoir un comptable » signifie quelque chose comme  » mettre chaque morceau de papier qui touche mes doigts dans une grande boîte à chaussures et puis, à un certain moment de l’année, la remettre au comptable et m’enfuir. »

Je suis assurée que ce n’est pas le cas. M m’a expliqué dans des termes sans équivoque que si je garde mes morceaux de papier – ou « paperasse », bien rangés dans un classeur, elle ne perdra pas de temps pour faire mes comptes et cela ne sera pas douloureux, ni pour moi ni pour elle.

J’ai compris à ce moment là que nous n’étions pas de la même espèce. Parce qu’un moment passé avec des chiffres, à faire des calculs, même très court, ne pouvait être que douloureux.

 

Comments: 3

  1. Nathalie says:

    Je n’ai jamais aimé faire les comptes moi non plus, heureusement que notre comptable est super bien.

  2. Laurent says:

    J’ai dit non à ce comptable parce que je ne veux pas de la figure d’un père – j’ai déjà mon psy pour ça

    :-)

  3. Fred says:

    C’est un échange de bons procédés! Bon courage dans ta nouvelle activité, c’est excitant les débuts même si les nuits sans sommeil seront encore plus nombreuses. :-)

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