La bataille du Prix Nobel

L’annonce du prix Nobel est l’occasion littéraire de l’année où les monstres américains de l’écrit sont placés sur le banc de touche pour regarder les autres auteurs recevoir le prix. Et Philip Roth devient à nouveau celui dont on parle le plus.

Les Suédois, après avoir donné la plus haute distinction dans le monde du livre à l’auteur canadien Alice Munro l’année dernière, ont poursuivi leur choix de la lettre M ce jeudi matin, et ont donné à Patrick Modiano le prix Nobel de la Littérature. Murakami ne s’est pas encore fait hara kiri.

patrick-modiano

Il y a beaucoup de théories sur le « biais » Nobel, quelques-uns d’entre eux impliquant la possibilité que les auteurs en provenance de pays non-anglophones, inconnus des lecteurs – américains – pourraient en fait être assez bons.  On dit des juges nommés par l’Académie Royale Suédoise qu’ils n’aiment pas le coté écrivains « élevés en batterie » de la scène littéraire new-yorkaise. Plus largement, le Nobel est considéré comme la plate-forme idéale pour contrer l’hégémonie culturelle des États-Unis ; avec une touche de snobisme puisque les juges n’aiment pas non plus récompenser les auteurs qui vendent trop bien.

Le critique du New York Times, Dwight Garner, a justement souligné l’autre jour que l’angle mort des juges dans la littérature tend à être l’humour – car il voyage moins bien entre les cultures – mais il y a une possibilité inexplorée. Les juges sont, en fait, très drôles, dans un style suédois, en fondant leur choix autour d’une seule provocation annuelle: que Philip Roth prononce quelques mots à propos de son échec perpétuel.

philip-roth

 

La dernière salve de Roth était : «Je me demande si j’avais appelé « Le Complexe de Portnoy » , « L’Orgasme dans la société capitaliste rapace« , j’aurais ainsi gagné la faveur de l’Académie suédoise. »

La légende raconte que pendant des années Roth aurait fait le voyage à New York pour attendre le coup de fil dans le bureau de ses agents, un papier publicitaire prêt à être imprimé et distribué. Là, il s’asseyait, dans une salle de réunion sans doute préparée avec des rafraîchissements et des petits fours, et à la fin de la journée, il faisait le long, triste voyage de retour dans le Connecticut. Charlie Kaufman pourrait faire un film formidable sur ce sujet.

C’est curieux de voir combien l’échec de Roth est distingué si souvent, parmi la poignée d’autres grands romanciers américains à égalité dans leurs aspirations du Nobel – principalement Pynchon et De Lillo. Mais Roth semble incapable de ne pas mordre l’appât et si on lui demande son avis, s’emploie à répondre en termes grincheux sur l’injustice de son exclusion pour le prix. Il a remporté tous les prix littéraires, y compris le Man Booker International, le Prix Médicis Etranger, le Pulitzer et le National Book Award, une position dominante qui, en accord avec notre vision des américains, lui donne l’envie d’en vouloir encore plus.

Quoi qu’il en soit, Modiano a gagné. Tant mieux pour lui et ses nombreux fans à travers le monde. C’est un auteur qui le mérite. Passons maintenant à la question la plus importante: qui est le prochain Philip Roth, champion romancier qui perdra une fois par an?

 

Der Schriftsteller Haruki Murakami am 07.11.2014 in Berlin.

Mmm, il y a Murakami bien entendu. Mais il y a quelqu’un d’autre là-bas, un romancier blanc, mâle, avec un narcissisme excessif, un snobisme général et une haute estime de son travail littéraire, qui pourrait, dans 10 ans à partir de maintenant, manifester son attente frustrée du prix Nobel de littérature? Son nom?  Jonathan Franzen.