Après la guerre

écrit par murielle

Aujourd’hui je vais vous parler du dernier roman d’Hervé Le Corre. Vous souvenez-vous « Du sable dans la bouche » ? C’était en 1993 et ça se passait dans le Pays Basque. Les années ont passé, Le Corre a changé de maison d’édition, a écrit d’autres romans et revient avec Après la guerre.

apres_la_guerreL’histoire :

Bordeaux dans les années cinquante. Une ville qui porte encore les stigmates de la Seconde Guerre mondiale et où rôde l’inquiétante silhouette du commissaire Darlac, un flic pourri qui a fait son beurre pendant l’Occupation et n’a pas hésité à collaborer avec les nazis. Pourtant, déjà, un nouveau conflit qui ne dit pas son nom a commencé : de jeunes appelés partent pour l’Algérie.

Daniel sait que c’est le sort qui l’attend. Il a perdu ses parents dans les camps et est devenu apprenti mécanicien. Un jour, un inconnu vient faire réparer sa moto au garage où il travaille. L’homme ne se trouve pas à Bordeaux par hasard. Sa présence va déclencher une onde de choc mortelle dans toute la ville. Pendant ce temps, d’autres crimes sont commis en Algérie…

Que dire sinon, « enfin ! » pour saluer un des meilleurs auteurs de polars français. Se faisant rare, chacun de ses livres est attendu avec impatience, son dernier roman, Les cœurs déchiquetés, remonte à 2009. Et on n’est pas déçu : 525 pages qui se lisent en un nouveau record de vitesse tant Hervé Le Corre sait raconter une histoire avec tout ce qu’il faut de suspense, de changement de ton, de talent de narration.

Vouloir finir l’histoire au plus vite, vouloir savoir ce qui va se passer. Vite !

Dans ce roman, trois histoires, trois destins :

Celui du commissaire Darlac aux idées pourries :

Les Juifs hier. Les Arabes aujourd’hui. L’Algérie est en train de remodeler le peuple français autour d’un ennemi commun cerné par tout un vocabulaire assassin : le frisé, le bronzé, le bicot, le crouille, le raton. Sournois, certes, mais seul, pauvre, faible. Pas comme ces troufions schleus robustes et bien armés qui inspiraient crainte et respect. Salauds, mais tellement francs. On les voyait venir de loin, au moins. Le Français n’aime pas les adversaires puissants : il veut tout de suite faire la paix avec en croyant faire le malin. C’est pourquoi Darlac n’a jamais compris les résistants. […] Il ne supportait pas les gens menés par des idées. Des patriotes puritains. Fous exaltés. Malades. Du panache, bien sûr. Des couilles. Même les femmes.

Celui de Daniel, jeune homme mutique aux souffrances qui ne se disent pas :

Il se sent dans ces moments horriblement léger, transparent, existant à peine, dissous dans l’air et traversé par les êtres et les objets, au point qu’il se fait l’effet d’être un fantôme, un revenant ne sachant plus d’où il revient mais terrifié d’y être parti. Ou bien il se fige et se met à regarder le ciel à l’aube, clair et délavé, poncé par un vent froid. Cette pureté vide, traversée parfois par un oiseau pressé, lui serre le cœur et renouvelle chaque jour le prodige de la lumière soulevant la chape de la nuit. Dans ces instants de contemplation heureuse, le temps soudain se contracte et devient aussi dense et douloureux qu’une balle de plomb. Puis ça lui passe, bien sûr. Puisque la vie est là, tellement forte et bruyante.

Enfin celui d’André Vaillant, un pseudo pour un homme qui va tout changer. Anciennement Jean Delbos – père de Daniel – survivant des camps, revenu à Bordeaux pour se venger de celui qui ne l’a pas protégé. Mais la vengeance n’apporte pas le repos.

Plus tard, à Paris, quand j’ai fait de nouveau l’effort de vivre, quand j’ai cru que ça deviendrait facile, je me suis aperçu un jour que je ne valais que le prix de ma souffrance : une étiquette collée par les SS et déchiffrée par ceux qui m’entouraient. André Vaillant, l’ancien déporté à Auschwitz. J’étais d’abord cela. Et moi-même je m’accrochais à cette nouvelle identité pour effacer l’ancienne. Ma mémoire, mes cauchemars suffisaient à me faire savoir qui j’étais vraiment.

 

Il y a un ton Le Corre, quelque chose de sarcastique, parfois à la lisière du cynisme et pourtant empreint d’humanité quand il raconte la rafle.

Olga a pris Daniel dans ses bras et elle l’a regardé bien en face, de longues secondes, dans le fracas des coups donnés à la porte par ces putains de flics. Puis elle l’a embrassé longuement sur les joues, sur les yeux. Elle lui a dit des mots d’amour insupportables. Je les ai rejoints et on s’est serrés comme ça tous les trois. Le gosse gémissait doucement. Je sentais ses larmes dans mon cou.

Et surtout il y a une écriture Le Corre, qui va, comme dans les meilleurs polars, plus loin qu’une simple reconstitution d’un événement et d’une époque. C’est une écriture qui touche à l’ambivalence de l’âme humaine, fouillant dans la complexité qui fait d’un homme tour à tour un salaud ou un héros.

Neuf meurtres en dix mois, un tueur particulièrement déterminé et violent en liberté, c’est beaucoup pour une ville comme Bordeaux qu’on tient pour calme et ordonnée, capitale de la modération politique, avec par le passé une Gestapo efficace et une police politique redoutable et redoutée, une résistance hachée menue, des Juifs dûment raflés, une belle proportion de salauds, de traîtres et d’immondes canailles passés pour la plupart à travers les mailles au moment de l’épuration, et maintenant dirigée par ce maire jeune et beau, au physique de représentant en aspirateurs, résistant irréprochable, chargé par de Gaulle de retaper la virginité de cette grande traînée et de sa marmaille morveuse de bourgeois, de négociants en vin, de flics, de journalistes locaux toujours contents au bout de leur nouvelle laisse.

C’est difficile de raconter ce roman qui passe d’un personnage à l’autre, d’une histoire à l’autre, d’un pays à l’autre et d’une époque à l’autre. Elle est compliquée cette histoire. Parce que comme toujours, la fiction rejoint la réalité, les faits se mêlent, s’entrelacent, une histoire en appelle une autre, une guerre se superpose à une autre.

Un jour, je suis mort.

Puis finalement comprendre qu’après la guerre, c’est toujours la guerre…

 

Comments: 3

quelque chose à dire