En ligne

Il attend le son d’alerte de sa boite mail. Il est en ligne depuis une heure. Une heure passée à pas grand chose. A attendre. Attendre qu’elle réponde à l’e-mail qu’il lui a envoyé la nuit dernière. Il attend qu’elle soit en ligne elle aussi. Son gchat est déconnecté, elle n’a pas posté sur son profil facebook, elle n’est pas devant son ordi.

Il commence à douter.

Des mois à discuter avec elle en ligne, des mois à s’echanger des messages personnels sur facebook, cliquer sur les “j’aime”, essayer de l’impressionner avec des références sur la littérature scandinave ou avec des citations obscures trouvées sur google.

Et la nuit dernière il a osé. Il lui a demandé de prendre un verre avec elle, parce qu’après des mois à lui parler en ligne, il voulait mieux la connaître. Il était sûr que quelque chose se passait entre eux.

Maintenant, il n’est sûr de rien. Aucune envie de bosser sur son papier. Juste attendre.

E-mail envoyé à 00.39.

Il attend.

C’est 19h00. Elle devrait être rentrée du boulot. D’habitude elle est en ligne vers 18h. Il le sait, il connaît ses habitude, elle lui a raconté sa petite routine. Elle finit le boulot à 16h30, elle rentre chez elle vers 17h00. Elle sort son chien, se prépare un thé et elle allume son pc vers 18h. Elle poste presque toujours quelque chose sur facebook. Un lien, une humeur, elle papote avec un ami ou fait un jeu. C’est comme ça qu’il l’a connue. L’amie d’une amie. Ses commentaires le faisaient rire. Il le lui avait dit, ils avaient sympathisé et depuis ils échangeaient quelques mots sur la toile presque tous les jours.

C’est sa nouvelle photo qui a tout changé. Il aime sa photo, il aime qu’elle soit naturelle. Elle fait face à l’objectif, elle ne sourie pas, elle ne regarde pas de coté. Elle ne prend pas de pose bizarre pour montrer son meilleur profil comme le font les filles qui manquent de confiance en elles. Elle n’est pas la plus jolie mais ce qui l’a frappé quand il a cliqué sur son profil, c’est son regard. Elle fixe l’objectif comme si elle pouvait lire dans l’âme des autres. Elle est là. Honnête, entière, présente, presque défiante. Sa photo le trouble. Il peut passer des heures à la regarder. Il connaît les lignes de son visage par coeur. Son oeil gauche plus tombant, la ligne de ses sourcils, son arc de cupidon prononcé, ses oreilles un peu trop décollées, le grain de beauté sur son front. Il n’arrête pas de penser à elle.

Quelle heure est-il? 19h52. Toujours pas de signe d’elle. Il doute. Il a du lui faire peur. Elle doit le trouver trop intense, trop direct, trop tout. Il a brisé le charme. Pourtant il était si sûr qu’il y avait quelque chose entre eux. Il avait juste envie de la rencontrer, d’entendre son rire pour de vrai, qu’elle pose ses yeux sur lui, qu’elle le regarde, qu’elle le défie comme elle défie ceux qui cliquent sur son profil. Il veut lui plaire, l’impressionner. Il veut être avec elle.  Marcher à ses cotés. Savoir si elle aussi petite qu’elle le dit, est-ce qu’il devra se baisser pour lui parler? Est-ce qu’il aimera son parfum? Il a envie d’elle.

21h39. Putain, l’attente le rend parano. Il va sur youtube, clique sur des liens au hasard, lit les postes sur les forums, met de la musique, Black Dog de Led Zeppelin fait l’affaire. Plus aucune envie de voir le porno déchargé sur e-mule. C’est pas possible, pourquoi elle n’est pas là?

22h30. C’est sûr. C’est fini. Elle ne répondra pas. Elle le bloquera, l’enlèvera de ses amis.  Il ne verra plus sa photo. Fini. Terminé. Quel con! Pourquoi avoir e-mailé. Il a tout gâché. Ne jamais passer du fantasme à la réalité. Les trucs sur le net ça ne marche pas. C’est bon que pour les plans cul ou pour les jeux. Elle n’existe plus. Elle va disparaître. Il écoute Purple Haze en boucle.

23h07. Elle est en ligne.

23h18. Le ping d’alerte. Il a un e-mail. C’est elle.