Numéro 11

Le titre du 11e roman de Jonathan Coe est, bien sûr, la résidence officielle du chancelier de l’Échiquier. Numéro 11, c’est aussi la ligne de bus qui fait le voyage complet autour de Birmingham, offrant une pause à ceux qui pourraient ne pas vouloir rentrer à la maison.

Numéro 11 est également une suite du roman de Coe, Testament à l’anglaise, la satyre de la monstrueuse et terrible famille Winshaw, dont la convoitise du pouvoir l’a menée dans pratiquement tous les aspects de la vie britannique : les médias, le commerce des armes, l’agriculture et l’agroalimentaire, les services de santé, le monde de l’art.

Beaucoup des membres des Winshaw ont disparu mais la dynastie se révèle être un hybride tout aussi rapace et brutal que ses prédécesseurs. Les dégâts qu’ils causent sont régulièrement mis à jour pour refléter un contexte plus contemporain : la télé-réalité, le rachat rentable après les conflits, l’évasion fiscale très efficace, l’exploitation des travailleurs migrants.

numero-11-jonathan-coeL’histoireRachel et son amie Alison, dix ans, sont très intriguées par la maison du 11, Needless Alley, et par sa propriétaire qu’elles surnomment la Folle à l’Oiseau. D’autant plus lorsqu’elles aperçoivent une étrange silhouette à travers la fenêtre de la cave.
Val Doubleday, la mère d’Alison, s’obstine quant à elle à vouloir percer dans la chanson, après un unique succès oublié de tous. En attendant, elle travaille – de moins en moins, restrictions budgétaires obligent – dans une bibliothèque et trouve refuge dans le bus numéro 11, pour profiter de son chauffage et de sa chaleur humaine. Jusqu’à ce qu’un appel inespéré lui propose de participer à une émission de téléréalité.

Enfin, Numéro 11 est le dernier niveau dans une maison à plusieurs sous-sols/étages, obscène d’extravagance, planifiée par une famille de Chelsea méga-riche.

« Cinquante mètres, c’est l’équivalent de combien d’étages ?
— Tout dépend de la hauteur des étages, bien entendu. Et elle ne cesse de changer d’avis sur cette question aussi. Mais pour l’instant, nous en sommes à onze.
— Onze ? Qu’est-ce qu’elle peut bien vouloir en faire ?
— Ça aussi, ça change tout le temps.
[…]
— Soit, dit Rachel. Et celui-là ? » Elle montrait le niveau le plus bas sur le schéma. « Au moins onze, qu’est-ce qui est prévu ?
— Au onze ? » Il se mit à rire. « C’est celui dont elle m’a parlé ce matin. C’est nouveau, ça vient de sortir, le onze.
— Alors ? Qu’est-ce qu’il y aura ?
— Rien. Elle ne voit pas ce qu’elle pourrait vouloir y mettre. »

Les termes de Jonathan Coe sont clairs. Dans le nouvel ordre mondial, il n’y a pas de filet de sécurité pour les citoyens, pas d’aide sociale. Il n’y a pas non plus de confiance dans les élites politiques.

Le roman est construit en cinq parties qui changent de focus mais maintiennent tout au long, un regard constant sur l’état de la nation. La Grande-Bretagne est en train de devenir un pays différent, inquiet et hanté.
Ses craintes sont réelles. Broken Britain… Les banques alimentaires refont leur apparition et les anglais utilisent les réseaux sociaux pour verser leur bile sur des non-célébrités qui mangent des insectes à la télévision.

Tout le monde en prend pour son grade. Les célébrités réelles sont des jeunes peu éduqués qui ne connaissent pas le lien entre la lune et les marées. La satire est dispensée par des comédiens de stand-up « jeunes gens ébouriffés, un peu enveloppés, vêtus de chemises de couleur vive flottant sur leurs pantalons. Pour la circonstance, tous arboraient une expression vaguement ironique. »

La presse de droite est incarnée par Josephine Winshaw-Eaves – qui ressemble trait pour trait à une personnalité anglaise, Katie Hopkins, ex-entrepreneuse/blogueuse issue de la télé-réalité et chroniqueuse au Daily Mail et autres médias populistes.

« Dans son monde fantasmagorique était tapi un monstre malfaisant et invertébré, l’establishment de la gauche progressiste, acharné à redistribuer les fonds des personnes méritantes à des individus indignes, et déterminé à saboter tout ce qu’il y avait de bien et de respectable dans la société civile britannique.  C’était un réseau d’institutions diffuses et fuyantes, composé d’organismes attributeurs de subventions, d’organisations droits-de-l’hommistes, d’ONG, de certaines chapelles de l’Église anglicane, du monde de la magistrature et enfin, planant au-dessus du lot, plus puissante, plus insidieuse, plus venimeuse que n’importe quel autre corps du royaume, la BBC… »

Sombre, en colère, Numéro 11 est un roman politique enrobé de parodie et d’outrance. C’est aussi une interrogation sur l’efficacité de l’humour pour exposer les maux de la société quand celle-ci est à désespérer. Qui d’Hobbes, Kant, Kierkegaard, Bergson ou Freud a raison quand il traite du rire ?

Mais comme toujours avec Coe – et si vous ne l’avez jamais lu, je vous conseille aussi La femme de hasard ou La maison du sommeil – son souci est avant tout de donner à ses lecteurs autant de plaisir que possible.

Encore une fois, sans faillir, il apporte son mélange habituel de drôlerie, d’engagement émotionnel avec les personnages et surtout son talent de raconteur d’histoires.