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L’inventaire des rêves

Dix ans après Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie revient avec L’inventaire des rêves, un roman dédié à sa mère.

Comme Americanah, l’histoire se déroule aux États-Unis et au Nigeria et aborde l’expérience des immigrants, le dialogue parfois tendu entre Africains et Afro-Américains, l’américanisation du langage et de la pensée, ainsi que les relations mère-fille, l’amitié, la pression exercée sur les femmes pour qu’elles se marient et aient des enfants, et – à juste titre – la maternité tardive.

Voilà ça c’est un résumé pour celles et ceux qui n’iront pas plus loin dans l’article. Mais je vais pousser un peu plus l’analyse.

Profils de deux visages de femmes africainesL’histoire/4e de couverture : L’inventaire des rêves, c’est avant tout la naissance de quatre grandes héroïnes, quatre femmes puissantes venues d’Afrique de l’Ouest dont les destins et les rêves se croisent.

Chiamaka est une rebelle qui a déçu sa famille huppée du Nigeria, car au mariage avec enfants elle préfère vivre de sa plume, sans attaches. Mais est-ce vraiment son rêve ?

Sa meilleure amie Zikora, qui a toujours voulu être mère, réussit à trouver le parfait alter ego, mais sera-t-il à la hauteur ?

Quant à Omelogor, cousine de la première, femme d’affaires brillante, elle rêve de combattre les injustices faites aux femmes et plaque tout pour reprendre des études aux États-Unis.

Et puis il y a Kadiatou, domestique adorée de Chiamaka, fine cuisinière et tresseuse hors pair. Son rêve américain se réalise quand un hôtel de luxe l’embauche comme femme de chambre, pour le meilleur et surtout pour le pire.

Je pourrais m’arrêter à ce résumé mais c’est important d’insister sur la nécessité de lire ce roman. La vie de ces femmes est universelle et en même temps unique. Sans doute parce qu’elle concerne des femmes africaines et noires. Comme une double peine, un double handicap pour « réussir » dans la vie, avec ou contre les hommes.

Isolée par la pandémie de Covid-19 de 2020, Chiamaka, romancière devenue auteure de récits de voyage et réfugiée dans la banlieue du Maryland, lutte pour chasser l’ennui et la solitude grâce à des appels Zoom réguliers avec sa famille et ses amis aux États-Unis, en Europe et dans son Nigeria natal.

Ce n’est pas suffisant, et bientôt, cette touriste professionnelle comble le vide par des excursions mentales dans les ruines d’histoires d’amour passées. D’abord Darnell, « le Denzel Washington du monde universitaire », dont le magnétisme a créé des listes d’attente pour ses cours d’histoire de l’art. Puis Chuka, un homme plus attentionné et moins lunatique qui partageait à la fois son pays d’origine africain et une adresse dans la région de Washington.

Dans L’inventaire des rêves, Adiche fait vibrer sa prose et ses observations empathiques. Ce style se retrouve dans les histoires de trois autres Nigérianes qui accompagnent Chia.

Zikora est une avocate au caractère bien trempé, habituée à dire des vérités brutales, mais vulnérable à des liaisons amoureuses malheureuses avec des hommes qu’elle considère comme des « voleurs de temps ». L’un d’eux la quitte alors qu’elle est enceinte, la forçant à élever seule son enfant.

Kadiatou, la gouvernante de Chia, a surmonté des difficultés pour élever seule sa fille surdouée, Binta, aux États-Unis, mais elle est la victime innocente d’un scandale sordide qui compromet son avenir.

Quant à la cousine de Chia, Omelogor, une figure emblématique de la finance nigériane, elle est sujette à la mélancolie, aux ruminations et aux regrets. Mais pas que…

Dans le monde d’aujourd’hui, où les gens semblent à la fois trop isolés et trop impliqués les uns dans les autres, lire ce livre c’est être en communion avec ces femmes malmenées mais résilientes. C’est une histoire de femmes, mais aussi de sororité, de mélange de cultures et de mondes. Des femmes dans une société où les différentes cultures se côtoient sans se comprendre, entre préjugés et idées reçues. Un monde dans lequel l’inventaire des rêves se fait puis se fracasse. Alors oui il y a des longueurs (et vous avez parfaitement le droit de sauter un paragraphe ou une page) mais cela n’empêche pas de vouloir lire jusqu’au bout.

Encore une fois, comme dans son précédent roman, ce sont des histoires de chagrin et de travail, d’amour et de sexe aussi puis de rébellion. Mais quoi de plus normal dans la littérature d’une femme engagée.

J’ai toujours rêvé d’être connue, telle que je suis vraiment, par un autre être humain. Parfois nous vivons durant des années avec des désirs intenses que nous ne pouvons nommer. Jusqu’au jour où une fissure apparaît dans le ciel, s’élargit et nous révèle à nous-mêmes, comme le fit la pandémie, car ce fut pendant le confinement que j’entrepris de passer ma vie au crible et de nommer des choses restées longtemps innommées.

Femme noire, le menton appuyée sur ses mains croisées.
Chimamanda Ngozi Adichie

Un petit plus sur l’histoire :

Pour l’histoire de Kadiatou, Chimamanda Ngozi Adichie s’est inspiréee de Nafissatou Diallo, la Guinéenne qui, en 2011, a accusé Dominique Strauss-Kahn d’agression sexuelle dans l’hôtel new-yorkais où elle travaillait comme femme de chambre. L’affaire avait été classée sans suite car elle aurait menti sur ses origines.

Développer ce personnage tout en préservant le caractère sacré de son récit de l’agression présumée revenait à « inscrire un tort dans l’histoire ».

 

« Une victime n’a pas besoin d’être parfaite pour mériter justice… »

 

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