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Impossibles adieux

Après La végétarienne, me voici à lire Impossibles adieux, toujours par Han KANG.

Flocons de neige qui tombent sur la mer, une île au loin dans la nuit. Couverture de Impossibles adieux. Impossibles adieux nous présente Gyeongha, une écrivaine vivant seule à Séoul. Les premières pages nous apprennent qu’elle vient de traverser une période difficile, marquée par des cauchemars et des migraines sources d’atroces souffrances épuisantes. Outre ses romans, elle envisage un projet avec son amie Inseon : la création de 99 poteaux en bois, façonnés à partir de troncs d’arbres dans la neige. Une idée qui, pour une raison ou une autre, n’a jamais abouti.

Un matin de décembre, Gyeongha reçoit un message d’Inseon. Celle-ci lui annonce qu’elle est hospitalisée à Séoul et lui demande de la rejoindre sans attendre. L’opération s’est bien passée, son index et son majeur ont pu être recousus, mais le perroquet blanc d’Inseon n’a pas fait le voyage avec elle et risque de mourir si personne ne le nourrit d’ici la fin de journée. Alitée, elle demande donc à Gyeongha de lui rendre un immense service en prenant le premier avion à destination de Jeju afin de sauver l’animal.

Les deux femmes ne se sont pas vues depuis plus d’un an, lorsqu’elles avaient passé quelques jours ensemble sur l’île de Jeju.

Même si ce voyage n’est qu’un prétexte pour accéder à la véritable histoire, il ne s’agit pas pour autant d’une simple excursion d’une journée depuis la capitale. Après son arrivée sur l’île, Gyeongha s’installe pour le premier d’une série de trajets en bus. Malheureusement, une tempête de neige s’abat sur l’île à son arrivée.

« Au début, je crois voir des oiseaux. Des dizaines de milliers d’oiseaux blancs volant au fil de l’horizon.Mais ce ne sont pas des oiseaux. Un vent fort soufflant sur la mer lointaine vient de disperser les nuages lourds de neige. Pris dans les rayons du soleil, les flocons de neige scintillent. La lumière, réfléchie sur la surface de la mer, se démultiplie, forgeant l’illusion d’une longue bande d’oiseaux d’un blanc éblouissant survolant la mer. »

Elle doit à tout prix rejoindre la maison de son amie mais le vent glacé et les bourrasques de neige la ralentissent au moment où la nuit se met à tomber. Elle ne se doute pas encore qu’un cauchemar bien pire l’attend chez son amie.

Une fois arrivée chez Inseon, et après à une coupure de courant, la véritable histoire commence. Avec une simple  bougie, et grâce à des coupures de journaux, elle commence à en apprendre davantage sur l’une des périodes les plus sombres de l’histoire coréenne moderne (et la concurrence est rude dans ce domaine…). S’ensuit une très longue nuit durant laquelle nous découvrons tout ce qui s’est passé sur l’île en 1948.

À ce stade, un avertissement s’impose peut-être : Impossibles adieux est une lecture plutôt éprouvante. Dès que l’auteure entame ce récit, les atrocités s’enchaînent sans relâche. Parce que vous l’aurez sans doute deviné, il ne s’agit là que du cadre, de la toile de fond de la véritable histoire. Une histoire coréenne, tout aussi horrible : le massacre de Jeju de 1948 où 30 000 civils ont été assassinés entre novembre 1948 et début 1949, parce que communistes.

Le projet avec les poteaux en bois symbolise les victimes de cet événement, et le voyage de Gyeongha à Jeju lui permet de se remémorer tout ce qui s’est passé là-bas. Compilée de manière minutieuse, l’histoire de la famille d’Inseon a envahi la bâtisse.

Lors d’une répression contre les insurgés de gauche, le gouvernement décide que toute personne soupçonnée, même de façon superficielle, est coupable par association. Au fil de sa lecture, Gyeongha est presque ensevelie sous le poids des cadavres, les massacres s’enchaînant les uns après les autres sans que l’on entrevoie la fin.

La version romancée de Han KANG intègre des témoignages réels des massacres. Bien que les sources soient nombreuses et variées, les événements de Impossibles adieux sont centrés sur le vécu de la mère d’Inseon, une enfant au début des meurtres :

« Tandis que claquaient les coups de feu, cachée sous ma couverture de peur que les balles n’atteignent ma chambre, mon cœur tremblait fort. C’est que je n’arrêtais pas de penser aux enfants qui étaient là-bas. J’ai vu une femme qui tenait un bébé de l’âge de mon fils, une autre, enceinte, qui devait être presque à terme, se tenait debout, une main dans le dos pour soutenir son bassin. Quand le soir a commencé à descendre, les tirs ont cessé, j’ai regardé par le trou de la porte, j’ai vu des soldats jeter à la mer les corps couverts de sang des fusillés qui gisaient sur le sable. Au début, j’ai cru à des vêtements qui flottaient dans les vagues, mais c’étaient des cadavres. Le lendemain, au petit matin, mon bébé dans les bras, je suis allée sur la plage sans le dire à mon mari. Je pensais qu’il y aurait sûrement un bébé rejeté par la mer, j’ai cherché partout, mais je n’ai trouvé aucune trace.  »

Au fil de la nuit, l’histoire de la mère d’Inseon se dévoile. Du choc initial, on découvre les années difficiles qui ont suivi, puis la quête de vérité, qui aboutit à un engagement pour que toutes les victimes du massacre reçoivent une sépulture dign

Le roman de Han KANG est bouleversant. Mais pas que. Il est fait de réalisme magique, grâce aux rêves qui jouent un rôle majeur pour tous les personnages. Finalement la vérité ne se trouve pas que dans les coupures de presse et une grande partie est transmise de manière beaucoup plus personnelle…

Bien sûr, comme pour La végétarienne, l’essentiel réside souvent plus dans le comment que dans le quoi. Malgré les événements décrits, on ne ressent jamais la moindre précipitation. Han KANG reste sereine, prenant son temps.

Le roman regorge d’observations sensuelles : la sensation de la neige sur la peau, celle du thé chaud qui se répand dans le corps ou encore la lueur d’une bougie vacillant doucement sur la table de la cuisine. Son écriture montre sa préférence pour le viscéral ; elle n’est jamais abstraite ni aseptisée. C’est une expérience autant physique que littéraire

Impossibles adieux est une œuvre puissante et poignante dans laquelle l’auteure devient la conscience de la nation. Les événements initiaux remontant à près de 80 ans, et les témoins oculaires se faisant de plus en plus rares, le massacre s’efface peu à peu de la mémoire collective. Elle s’efforce de garantir que ce qui s’est passé à Jeju ne soit pas oublié et, plus important encore, ne se reproduise jamais.

« Je tâte l’allumette cassée, la saisis, la frotte une nouvelle fois et la flamme jaillit. Comme un cœur. Comme un bourgeon qui palpite. Comme l’oiseau le plus petit du monde qui se met à battre des ailes. »

 

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