La thérapeute

J’ai des années de pratique dans les jambes. Je devrais dire dans les doigts. Je les croise et décroise beaucoup, l’ennui sans doute. Je prends des notes et quand la concentration me fait défaut, je dessine. Je suis psychologue. Je reçois essentiellement des adultes, hommes et femmes, qui ont des problèmes dans la vie courante. Et avec le temps, j’ai compris quelque chose. Je n’ai aucune compassion pour mes patients.

Tenez par exemple, cette femme vient me consulter parce qu’elle est trop sensible et qu’elle a besoin d’arrêter de prendre tout au sérieux. Dans les bons jours, elle se dit amusante et sociable et dans les mauvais jours, elle se décrit nerveuse et anxieuse, facilement blessée par ce que les autres disent et parfois par ce qu’elle pense qu’ils pensent. Elle me dit ne pas gérer les critiques, elle pense trop et coupe les gens de sa vie pour ne plus être blessée. Elle médite et lit des livres de psychologie.

Je la regarde, je souris, j’acquiesce et je prends des notes. J’écris. Je la relance quand elle se tait. C’est devenu automatique. Je répète le dernier mot prononcé et j’attends. Les sessions sont faciles avec ces gens-là. Je les appelle les « peaux-fines ». Normalement, les peaux fines ont une infinité d’excuses pour expliquer pourquoi leur vie est plus difficile à supporter que pour le reste d’entre nous. Dans les yeux de l’auto-souffrance, ils sont victimes, utilisés et toujours maltraités alors qu’ils prennent exactement les mêmes coups au corps que les autres.

Ceux qui meurtrissent facilement passent trop de temps à penser à eux-mêmes. J’irais même jusqu’à dire que l’hypersensibilité est un privilège des classes privilégiés. La majorité des gens n’ont pas le temps de prodiguer des soins sur les blessures émotionnelles – ils sont trop occupés à vivre. Je sais que je suis devenue sévère. Mais voyez-vous, il s’agit d’une question soulevée par la culture de la thérapie. Trop souvent, les patients en sortent comme ils en sont rentrés en  justifiant leurs cas comme exceptionnels et fascinants. François, Paul, Aline et Laurence se précipitent sur mon divan pour parler d’eux. Ne savent-ils donc pas que cela ne les changera pas, que je ne peux rien pour eux.

J’espérais que cet engouement pour « le travail sur soi » s’amoindrirait avec les nouvelles technologies. Les « peaux fines » auraient moins de temps pour se regarder le nombril, leur smartphone clignotant comme un feu de détresse dans la paume de leur main.Malheureusement le temps consacré à penser au dénigrement et aux insultes imaginaires a même augmenté. « Qu’a t-il voulu dire dans ce texto? Pourquoi elle ne répond pas à mon e-mail? Le ton de son dernier message était abrupt, il ne m’aime pas »… Esclaves de leurs émotions et de la technologie.

Portrait_de_femme_lisantJe suis thérapeute mais je ne veux plus écouter la complainte des faux blessés, la rengaine des gens biaisés. Je n’en peux plus de ceux qui se regardent le nombril, de ce qui analysent faits et gestes, les leurs et ceux des autres. J’ai fait des études de psychologie mais j’ai appris le monde avec des histoires fictionnelles autant qu’en vivant dedans. C’est grâce aux grands romans que j’ai tout compris; de la pulsion suicidaire d’un étranger à l’effet de grande envergure de l’Holocauste sur les descendants des survivants. Je veux que mes patients fassent la même chose.

Je veux leur dire de ne plus venir me voir et de lire Vaincue par la brousse par Doris Lessing, tous les livres d’Alice Munro, La mémoire en fuite d’Anne Michaels, les romans de Tim Winton ou Quand tu es parti de Maggie O’Farrell. Je veux qu’ils connaissent Les chronique de San-Francisco d’Armistead Maupin et Le bizarre incident du chien pendant la nuit de Mark Haddon. Les meilleures histoires transpercent le cœur, nous rappelant que nous sommes imparfaits et fabuleux, uniques et semblables à tout le monde, et que, finalement, notre devoir est de bien vivre et non pas se regarder vivre.

Je veux dire à me patients de ne pas gaspiller leur temps à stresser sur leurs perceptions. Je veux qu’ils oublient les questions irrationnelles en élargissant leur horizon. Je veux leur dire que je ne les aime pas parce que leur vision est étroite.