Nord-Ouest

Pour paraphraser W. B. Yeats, « de nos querelles avec les autres nous faisons de la rhétorique et des querelles entre nous-mêmes nous en retirons de la poésie« . Et bien, c’est ce que Zadie Smith ne cesse de faire depuis son premier roman Sourire de loup (White teeth en VO), se quereller avec elle-même, avec ses divisions et ses contradictions, toujours aussi insatisfaite de son travail.

Dans Ceux du Nord-Ouest (NW), elle continue à sa façon de rendre hommage à cette magnifique phrase de Yeats. En bref, son quatrième roman – nous dit que la querelle se poursuit, aussi noueuse et rauque que jamais. Une réconciliation ou même juste une trêve ne sont pas à l’ordre du jour.

ceux_du_nord_ouest-zadie-smithL’histoire :

Leah, Nathalie, Félix et Nathan ont grandi dans la cité de Caldwell, au nord-ouest de Londres. Ils se sont connus, aimés, ou juste frôlés, puis ils ont pris leur envol. Mais à l’approche de la quarantaine, ils vivent toujours dans ce quartier cosmopolite, où cohabitent la misère et une certaine réussite sociale.
Leah, qui semblait pleine de talent, végète dans une association caritative. Elle ne veut pas d’enfant, contrairement à son mari, alors elle prend la pilule en cachette. Nathalie n’a pas toujours été Nathalie : elle a choisi de changer de prénom, espérant ainsi effacer la trace de son héritage familial. Son angoisse? Ressembler à sa mère ou à sa sœur, qui triment pour payer leur loyer, nourrir leurs enfants, et se consolent en allant à l’église. Mais elle a réussi : mariée, mère de deux enfants, elle est devenue avocate. Nathan, lui, n’a pas su échapper à la drogue et son fantôme hante le quartier. Félix enfin croit bien s’en être sorti et s’apprête à conclure l’affaire du siècle.

L’auteur revisite son son propre terrain de jeu dans les quartiers populaires du nord-ouest du grand Londres – NW étant la première partie du code postal –  Willesden, Kilburn, puis plus haut de gamme avec Queens Park. Voici les collisions spectaculaires d’une ville divisée qui reflètent les doutes de Smith – et comment le roman peut donner un sens à ces scissions.

En essence, le roman suit les chemins de deux jeunes femmes de la même cité   Leah à motié irlandaise et Keisha qui vient des Caraïbes (plus tard elle se renommera Natalie). Deux hommes sont dans leurs trajectoires, tel les serpents dans le jeu « snakes and ladders ». Nathan, qui retombe dans le crime de rue et Felix, dont la carrière de «créatif» est perturbée par les démons de la dépendance.

Construit autour de ses quatre personnages qui se croisent et se brisent comme des ions, le livre est une exploration sur beaucoup de thèmes : la conscience, la mortalité, la communauté, l’isolement, mais, peut-être le plus important, comment l’identité devient une création de l’histoire que nous racontons sur nous-mêmes.

Mais ce roman montre aussi l’état de la nation à l’échelle d’une partie de Londres ; en comparaison avec l’exubérance légère de Sourire de loup, ici

« tout le monde ne peut pas être de la fête. Pas dans ce siècle.  »

Dès le début, quand une voisine en manque de crack escroque Leah, nous savons que l’échelle de la mobilité sociale a été hissée très haut ou cachée bien loin. Pourtant, Leah et Keisha, nées (comme leur créatrice) au milieu des années 1970, l’ont toutes deux grimpée – mais à des hauteurs très différentes.

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Leah, diplômé de philosophie a une perception du temps comme une expérience relative :

« En fin de compte, seule une idée perdurera : le temps est relatif, différent pour le joggeur, l’amant, l’homme torturé, l’oisif. Comme à présent, lorsqu’une minute semble durer une heure. En dehors de cela, c’était inutile. »

Ce qui est tout aussi bien dans son travail d’administratrice dans cet organisme de bienfaisance

« Leah, qui sortait d’une école publique sans avoir fait ni latin, ni grec, ni maths, ni langue étrangère, n’a pas su tirer son épingle du jeu – selon les standards de l’époque – et se retrouve à présent débordante d’empathie, assise sur une chaise récupérée six ans plus tôt dans la salle de pause. Pied droit ankylosé. Ordinateur bloqué. L’informaticien invisible. Pas de clim »

Elle construit sa vie autour de son mariage passionné avec Michel, africain et coiffeur.

« Il est difficile de savoir – dans ce jeu de chaises musicales – pourquoi leur choix s’est finalement arrêté l’un sur l’autre. La gentillesse en tant que qualité avait quelque chose à voir là-dedans. On trouvait de tout sur ces pistes de danse, mais la gentillesse se faisait rare. Son mari était l’homme le plus gentil que Leah Hanwell ait jamais connu, à l’exception de son père. »

Keisha-Natalie, elle, a pris un escalator à grande vitesse. De sang-froid, impitoyablement disciplinée, avocate, elle a quitté le ghetto de l’aide juridique pour continuer sa carrière un cabinet commercial, et qui sait, futur QC (Queen Counsel – titre honorifique d’avocat à la cour).

« Ils deviendraient juristes, les premiers dans leurs familles respectives à exercer une profession libérale. Ils croyaient que la vie était un problème qui pouvait se résoudre grâce à une bonne situation professionnelle. »

Mariée au débonnaire Frank de Angelis – mère italienne et père de Trinidad – elle l’a rencontré pendant ses études :

« Il présentait un mélange de caractéristiques que Natalie considérait antinomiques, et qu’elle trouvait difficile à appréhender. Il avait une ribambelle de surprenantes taches de rousseur. Son nez était très long et saisissant, dans un style que par ignorance elle était incapable de qualifier de « romain ». Il avait des dreadlocks totalement différentes de celles de Leah : trop impeccables. Elles encadraient parfaitement son visage, s’arrêtant juste sous le menton. Il portait un pantalon beige sans chaussettes et des chaussures avec de la corde cousue sur les bords, un blazer bleu et une chemise rose. Un accent indescriptible. Comme s’il était né sur un yacht quelque part aux Caraïbes et avait été élevé par Ralph Lauren. »

Ils ont deux enfants et une très belle maison à Queen’s Park pour donner l’illusion du bonheur. Une misère secrète la pousse dans des aventures à haut risque. Derrière l’auto-création puritaine, « le désir de chaos » se cache. Elle envie Jayden, son frère :

« Jayden avait réussi à se construire un mode de vie fluide et amical, précisément comme elle l’avait rêvé elle-même des années auparavant. S’il ne lui était pas tout à fait possible de se sentir heureuse pour lui, c’était parce que ce mode de vie était hors du temps – il n’était pas contraint par le temps –, et ceci à cause d’un détail crucial : aucune femme n’avait sa place dans ce schéma. Les femmes portent le temps en elle.  »

Oui. Les femmes portent le temps en elles. Le tic-tac des horloges et la diminution des possibilités pour l’avancement, l‘amour et la maternité ponctuent un roman qui tient à nous rappeler que « les femmes vieillissent différemment ».

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Mais ce que je vous raconte de l’histoire ne dit rien de l’éclat de la prose de Smith. Son dialogue plane et chante ; il est laconique puis emballé. Dans la première moitié du roman nous absorbons les classes sociales, les antécédents familiaux enchevêtrées des histoires raciales et les personnages à travers l’impertinence et le badinage plutôt que par leur exposition laborieuse.

Page après page on vit dans l’effervescence du Nord-Ouest qui offre toute la bousculade, la cohue, les saveur aromatiques et les parfums d’épices dans une promenade jusqu’à Kilburn High Road : le centre de son monde urbain. C’est Londres vu à travers ceux qui y habitent, qui l’aiment et savent tout de ce qui fait son attrait et son rejet.

Comme une sculptrice de conversations londoniennes, chaque phrase parasite est ciselée dans la vie palpitante. Smith est tout simplement la fille de Dickens.

«Les gens ne sont pas des gens», écrit Smith«mais simplement un effet de langue. Vous pouvez les évoquer et de les tuer dans une phrase.»

Et c’est ainsi que l’histoire de Félix, s’arrête. Comme si Zadie Smith souhaitait quitter l’empathie littéraire d’un E.M Foster et les ruptures narratives chères à Virginia Woolf pour intensifier notre expérience des chocs urbains et des changements brutaux propres à la vie londonienne. Felix part dans un spasme mélodramatique  :

«Il se tourna à nouveau vers la rue. Une brise souffla sur eux, gonflant leurs capuches et faisant voltiger un nuage de feuilles de sycomore sur le trottoir. Un solide coup de poing le frappa de côté. Coup de poing ? La douleur pénétra vers la gauche, profondément et vers le bas. Un liquide chaud remonta dans sa gorge. Dégoulina de ses lèvres. Cependant, il ne pouvait s’agir du néant, puisqu’il pouvait le nommer et, avec cela en tête, il formula à voix haute ce que l’on venait de lui faire, ce que l’on était en train de lui faire, il essaya de le dire mais aucun son ne sortit de sa bouche. Grace ! Un bus descendait Willesden Lane en vrombissant ; au moment où Felix entraperçut le manche et la lame, il vit les portes du 98 se rouvrir pour laisser monter la dernière âme en vue … »

Puis elle se retire de l’esprit de KeishaNatalie pour raconter son ascension dans une séquence de sections numérotées aliénantes et impassibles, mouchetée d’injonctions autoritaires. Oui, elle brise l’illusion, sape le récit réaliste, et ainsi de suite. 

« 128. « Au front »

De temps à autre, au tribunal et au commissariat, Natalie croisait des avocats d’affaires qu’elle avait connus à la fac. Parfois elle leur parlait au téléphone. D’habitude, ils louaient exagérément sa déontologie, son sens moral et son indifférence à l’argent. Parfois, ils concluaient avec un compliment équivoque, suggérant que le quartier dans lequel Natalie avait grandi, et ou elle retournait à présent travailler, était dans leur esprit un endroit sans espoir, s’apparentant à une zone de guerre. »

Dans un dernier acte tragique, la chronique sociale se transforme en un pèlerinage existentiel:

« Marcher était ce qu’elle savait faire maintenant, marcher était son identité. Elle se résumait tout entière à la marche. Elle n’avait plus de nom, plus d’histoire, plus de signes distinctifs. Tout s’était évanoui dans le paradoxe. »

Le roman reste fidèle à sa ville déchirée et polarisée, mais refuse de la réconcilier.

« Woolworth’s. Le bookmaker. Le State Empire. Willesden Lane. Le cimetière. Qui a dit que tous ces endroits étaient des points immuables auxquels elle devait être fidèle à vie ? Comment pouvait-elle les trahir ? La liberté était absolue, partout, en mouvement constant. Il ne fallait pas s’attendre à la trouver uniquement dans les endroits qui nous étaient familiers. Tout comme on ne pouvait pas forcer les gens à se déshabiller et vous faire don de leur liberté. »

Et s’oppose fermement à la célèbre épigraphe dans Howards End : « Si vous voulez avoir une relation réussie, cherchez les similitudes, et non pas les différences: only connect. Créez des liens. »

Lire ce roman, c’est accepter la rupture soudaine et totale, où chaque horloge conserve son propre temps, quelque chose proche d’un auto sabotage. La querelle de Zadie Smith avec elle-même continue donc et donne encore lieu à une poésie provocante et fracturée.

«  J’ai quelque chose à vous dire », déclara Keisha Blake, déguisant sa voix avec sa propre voix. »

2 Comments

des choses à dire

C’est un livre pour ceux qui connaissent Londres, qui l’aime ou pour ceux qui veulent le découvrir. Je vais sans doute le lire parce que je te fais confiance :-)

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