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Hamnet : le deuil tragique

J’aime et j’admire Magie O’Farrell. Elle est l’écrivaine que j’aurais voulu devenir dans une autre vie. Les thèmes de ses romans, son écriture sensible et lyrique toujours changeante, son talent pour me faire plonger dans ses histoires et n’en ressortir que ravie, émue, touchée, bouleversée et différente.

Je ne comprends pas pourquoi j’ai peu écrit sur elle sur ce blog. Je vais réparer cette erreur immédiatement en vous parlant d’Hamnet. Le film tiré du roman va sortir prochainement avec Jessie Buckley et Paul Mescal. Il était temps !

Le roman de Maggie O’Farrell imagine la relation entre William Shakespeare et son épouse, Agnes Hathaway, et leur deuil.  Dans sa préface, Maggie O’Farrell explique que depuis qu’elle a entendu parler pour la première fois du fils unique de Shakespeare à l’école, il y a plus de 30 ans, elle a souhaité écrire sur lui. Hamnet est mort à 11 ans, emporté par la peste en 1596, 4 ans avant la rédaction d’Hamlet. D’ailleurs, les deux noms sont interchangeables dans les archives de Stratford de l’époque,

Le roman débute avec le jeune Hamnet, dans l’annexe de la maison de ses grands-parents à Stratford-upon-Avon, à la recherche d’un adulte car sa sœur jumelle, Judith, est malade. À la vue des nodules qui se forment sous sa peau, « une peur glaciale lui transperce la poitrine, lui serrant le cœur ». Sa mère Agnes ​​est occupée sur son lopin de terre, où elle cultive des herbes aromatiques et élève des abeilles.

William Shakespeare, désigné tour à tour comme « le fils », « le père », « le précepteur », « le mari », est absent pour raisons professionnelles, et Hamnet se retrouve seul face à la menace de la peste.

Le récit remonte ensuite le temps jusqu’à la cour que le jeune Shakespeare, précepteur de latin de la famille d’Agnes, fait à Agnes. On sait si peu de choses sur la vie de Shakespeare et d’Hathaway que O’Farrell se permet d’inventer, et elle tisse une sorte de conte de fées en relatant les premières années d’Agnes. Elle est une sorcière des bois, une créature quasi mythique qui maîtrise les potions et les malédictions. Shakespeare n’a que 18 ans lorsque Agnes, âgée de 26 ans, tombe enceinte de leur premier enfant, Susanna. Ils se marient et emménagent dans des appartements voisins de la maison et de l’atelier du père de Shakespeare, un gantier odieux et tyrannique.

Le récit oscille entre la courte vie d’Hamnet auprès de ses sœurs et l’histoire de ses parents. La fluidité avec laquelle O’Farrell traverse les années et les décennies, sans jamais s’attarder sur une seule période sans jamais désorienter le lecteur, a toujours été l’un de ses talents. Les chapitres consacrés à Hamnet, où il observe la peste s’emparer de sa Judith et sa transmission soudaine et tardive à lui-même, sont d’une tension insoutenable, tandis que les longueurs occasionnelles du roman sont dans l’histoire d’Agnes.

Dès que la maladie passe de Judith à Hamnet en août 1596, le roman se transforme en une étude bouleversante du deuil. Le garçon qui « bondit à travers la prairie… tel un lièvre, tel une comète » est désormais mort, et le portrait que dresse O’Farrell du deuil maternel et fraternel est si juste qu’il en est presque insoutenable. Hamnet est une profonde exploration de la perte.

« Hamnet est retourné dans ce lieu de neige et de glace, va s’étendre par terre. Il laisse ses genoux fléchir, puis pose d’abord une main, puis l’autre sur la pellicule de neige craquante et cristalline, si accueillante, si bonne. Elle n’est ni trop froide, ni trop dure. Il s’allonge, enfonce sa joue dans la douceur de la neige. Sa blancheur est aveuglante, l’éblouit, alors il ferme les yeux, juste quelques instants, pense-t-il, le temps de se reposer un peu, de reprendre des forces. Il ne s’endormira pas, non. Il doit poursuivre son chemin. Mais il faut auparavant se reposer un peu. Il rouvre les yeux, simplement pour s’assurer que le monde est toujours là, puis les laisse se fermer. Juste quelques instants. »

L’emploi par O’Farrell du présent de l’indicatif donne au récit une immédiateté et une modernité intéressantes pour un livre « historique ». Les plantes et les parfums de l’époque, les peaux de chèvre et les échevins, le travail du bois de craie et les bubons de la peste montrent la vie de l’Angleterre élisabéthaine de façon saisissante. Tandis que la grossesse, l’accouchement, la vie de famille et le chagrin sont dépeints avec une force intemporelle.

Peinture du 19e siècle Montrant Shakespeare assis entouré de ses deux filles, de sa femme et de son fils.

Comment dire… Il s’agit d’une histoire familière, une histoire d’amour et de deuil, traitée avec délicatesse et avec une portée universelle, racontée par une femme avec une vision féminine. Maggie O’Farrell peut se glisser dans la peau d’une chouette, d’un grand dramaturge, d’un garçon mourant, ou encore de ceux qui l’observent. Il semble qu’elle puisse donner libre cours à son imagination sur le papier. Quelle liberté et quelle beauté dans son écriture !

Lire Hamnet c’est être touché.e par l’histoire immersive et sensorielle d’une intimité bouleversante.

 

« Je suis mort ;

Toi, tu vis ;

… puise ton souffle dans la douleur,

Pour raconter mon histoire. »

Hamlet, acte V, scène 2 »

 

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