Le pays du passé : une nostalgie dangereuse
Je reviens de vacances avec le plein de littérature. Je commence avec un écrivain bulgare et son roman publié en 2021, Le pays du passé.
Le 4e de couv’ : Et s’il devenait possible de retrouver son passé ? C’est ce qu’imagine le mystérieux Gaustine en fondant une clinique où chaque patient peut replonger dans l’époque favorite de sa vie grâce au décor de sa chambre.
L’artifice paraît simple et sans danger, mais la tentation d’échapper au présent peut se révéler périlleuse : qu’adviendrait-il de l’Europe si ses États membres étaient gagnés par cette envie ?
La vie derrière le rideau de fer était une éducation à un certain type d’humour : noir, dénué de sentimentalisme et absurde.L’humour était le raccourci vers la vérité – outre le plaisir du rire, il retournait le langage intangible du régime contre lui-même.
Ici, Guéorgui Gospodinov prévient d’emblée : « Tous les personnages réels de ce roman sont fictifs. seuls les fictifs sont réels. »
Le pays du passé débute par le bureau de Gaustine (Dr G) – psychiatre gérontologue – décoré avec la précision d’un perfectionniste et le souci du détail d’un obsessionnel : marques de cigarettes particulières, abat-jour, papier peint, magazines d’archives… Décennie après décennie, des refuges temporels thérapeutiques permettent aux patients d’habiter leurs « espaces sûrs » temporels.
La clinique n’est pas seulement un lieu où Gaustine soigne ses patients ; c’est aussi le lieu idéal pour que le narrateur de Gospodinov explore le XXe siècle en Europe à travers les points de fuite d’individus traumatisés ou brisés.
Un ancien agent de la police secrète arrive avec son ancienne proie, aujourd’hui atteinte de démence. Le policier est devenu sa mémoire, restituant des moments de bonheur à l’homme qu’il a autrefois persécuté. Parmi les touches d’humour noir du livre ; un patient roumain trouve du réconfort en se souvenant non pas de ce qu’il a vécu, mais de ce dont il rêvait : une vie aux États-Unis.
La nostalgie ne concerne pas ce que l’on a eu, mais le souvenir de ce que l’on désirait.Certains patients ont des souvenirs qu’il vaut mieux laisser inexploités. Dans un cas poignant, Gaustine soigne une femme qui ne supporte pas la proximité des douches.Il découvre qu’elle est une survivante de l’Holocauste. Peut-être que la mémoire n’est pas toujours un bien en soi et qu’un oubli approprié est nécessaire d’un point de vue thérapeutique. Quelque chose proche d’un des films les plus beaux de Michel Gondry : Eternal Sunshine of The Spotless Mind…
Gaustine écrit que plus il y a de passé, moins on a de mémoire. Distinguer le passé de la mémoire devient important plus tard dans le roman, lorsque l’idée de Gaustine est évidemment récupérée par les politiciens. La clinique connaît un tel succès que des patients sans maladie y gravitent. Tout le monde veut un morceau du passé.
Gaustine imagine des villes figées dans des époques particulières ; bientôt, des pays entiers veulent s’inspirer de son idée. Partout en Europe, les partis politiques promeuvent différentes décennies de leur histoire nationale.Des référendums sont organisés sur ce à quoi ressemblera l’avenir d’un pays à partir d’un passé particulier.
C’est drôle et absurde, mais aussi effrayant, car même si Gospodinov manipule cette idée comme une fiction, on commence à y reconnaître quelque chose de dangereusement et malheureusement familier. Les relents racistes, la fausse nostalgie d’une France (rance) au béret/baguette/charcuterie, véhiculée par les partis de droite… entre autres.
Le pays du passé a été écrit entre le référendum sur le Brexit et l’invasion russe de l’Ukraine, deux évènements qui représentent, chacun à leur manière, l’instrumentalisation de la nostalgie et la sélection d’époques particulières dans la clinique temporelle d’un ordre mondial pas si nouveau que ça.
Le référendum sur le Brexit est invoqué ici comme un prototype (nos politiciens diraient « de référence mondiale ») des référendums fictifs qui éclatent à travers l’Europe.Gospodinov trouve de l’humour dans la tristesse, tandis que l’Europe prouve, une fois de plus, que connaître l’histoire n’empêche pas de la répéter.
Il s’amuse des stéréotypes nationaux :
« À la différence de l’Espagne et du Portugal, la Suède, par exemple, avait bien du mal à trouver son époque heureuse à faire revenir du fait qu’elle disposait de peu de décennies malheureuses, ce qui rendait le choix très large «
Ce pourrait être un roman intellectuel un peu froid et cynique dans son humour. Mais ça ne l’est pas. Son narrateur est proche de Gospodinov lui-même : un Bulgare né en 1968, pour qui la fin du communisme demeure, un point de rencontre entre passé et présent. Son affection pour cette période est sincère, mais aussi dénuée d’illusions.
Il sait faire ressortir des personnages aux dimensions profondes à partir des détails fragmentés de leurs souvenirs brisés.Ses transitions – entre humour et tristesse, situationnisme absurde et tragédie retentissante, pathétique et observation ironique – ne sont jamais envahissantes.

Dans ses remerciements, Gospodinov écrit :
« Pour quelqu’un qui aime le monde d’hier, ce livre n’était pas facile. Dans une certaine mesure, il rompt avec un rêve concernant le passé ou plutôt avec ce en quoi on essaie de le transformer. En un certain sens, il rompt aussi avec le futur. […] Je remercie tous ceux qui s’assiéront, un après-midi, dans l’abritemps de ce livre. »
Merci à lui pour cet abritemps.
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Peggy et le lien invisible



