Mauvaise amie/Bad friend
Se brouiller avec une amie peut sembler étrangement honteux. Les relations amoureuses sont faites de passions et de ruptures, mais à l’âge adulte, on s’attend à ce que ses amitiés aient atteint un certain équilibre. On peut penser être une amie affectueuse et dévouée, mais finalement se découvrir assez mesquine, indifférente ou envieuse. Lorsque les amitiés s’éloignent ou se transforment, quelle est l’attitude à adopter ?
C’est le sujet de Bad Friend (Mauvaise amie). Comme une sorte d’hommage à l’amitié féminine, sans pour autant occulter sa difficulté. (Ce n’est pas encore traduit en français mais ce le sera certainement.)
Tiffany Watt Smith est historienne, et Bad Friend/Mauvaise amie est une étude approfondie des relations féminines du XXe siècle, mais la raison de son écriture est profondément personnelle. Dans le prologue, elle raconte s’être disputée avec sa meilleure amie, Sofia, au début de la trentaine, et se bat depuis avec le sentiment d’être incapable d’entretenir une amitié profonde.
Dans un passage, elle raconte avoir caché un t-shirt « BFF » (meilleures amies pour la vie) à sa fille de 5 ans, tant elle se sentait tiraillée de ne pas avoir de meilleure amie. Mais l’idée qui sous-tend ce livre est que nous attendons trop de l’amitié féminine ; ce qui donne à chaque femme un sentiment d’infériorité.
Nous mythifions l’amitié comme un soutien et une récompense sans fin, en oubliant sa complexité. Selon Watt Smith, le problème réside en partie dans le fait que l’Histoire a été principalement écrite par les hommes. Donc la réalité de ce que signifie avoir des amies proches au fil du temps a reçu très peu d’attention académique. Dans ce livre, elle fouille les archives pour retracer l’histoire d’amies imparfaites et ordinaires – qui se blessent et se déçoivent mutuellement – mais qui continuent malgré tout à s’efforcer de créer des liens.
Bad friend/Mauvaise amie est la tentative de Watt Smith de remplacer l’idéal de l’amitié féminine par une nouvelle norme plus facile à suivre ou à se conformer. Aller vers une acceptation de l’amitié telle qu’elle est, plutôt que telle qu’on voudrait qu’elle soit.
La relation de Watt Smith avec Sofia s’est effondrée en partie à cause de sa propre jalousie. Sofia se mariait et envisageait d’avoir un enfant : Watt Smith se sentait délaissée.
Dans un chapitre intitulé « Traîtresse », elle explore des livres, des magazines et des notes de cas psychanalytiques des années 70 et 80, recueillant des témoignages de femmes qui se sentaient compétitives et blessées lorsque leurs amies obtenaient une promotion ou fondaient une famille.

Watt Smith cite la poétesse du XVIIe siècle Katherine Phillips, qui se sentit tellement trahie par le mariage de sa meilleure amie qu’elle ne lui pardonna jamais. « On peut généralement conclure que le mariage d’une amie est l’enterrement d’une amitié », se plaignait-elle dans une lettre en 1662.
En retraçant l’histoire de ses propres sentiments envers Sofia, Watt Smith ne cherche pas à se justifier, ni à se complaire dans ces émotions négatives. Mais elle soutient qu’il ne faut pas non plus chercher à les réprimer.
Elle décrit les luttes intérieures, les ressentiments, les comportements indélicats mais c’est précisément cette honnêteté qui donne à ce livre toute sa valeur. Ce n’est qu’en acceptant les limites de l’amitié féminine que l’on peut en apprécier tout le potentiel.
Alors après ces recherches et son introspection, est-ce que Tiffany Watt Smith renoue avec Sofia ? Eh bien oui, mais sans grande réconciliation. Elles dînent ensemble : un moment un peu gênant. Elles ne parviennent pas à retrouver ce qu’elles ont perdu. Elle écrit que depuis cette nuit-là, Sofia et elle se sont peu à peu retrouvées, mais c’est différent, comme moins intime.Et chacune d’accepter que l’autre a changé.
Cela me semble une façon parfaitement imparfaite de conclure ce livre. Accepter plutôt que tenter de changer.
« Les personnes proches de vous deviennent des miroirs et des journaux dans lesquels vous enregistrez votre histoire, les instruments qui vous aident à vous connaître et à vous souvenir de vous-même, et vous faites de même pour elles. » Rebecca Solnit
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